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AEF x Philippe Grassaud

Intégrer l’enseignement professionnel à l’écosystème de l’enseignement supérieur en labellisant l’établissement.

AEF info : Vous avez participé pour l'association 3E, avec Martin Hirsch (Galileo), au groupe de travail sur le label pour les formations professionnalisantes de l'enseignement supérieur privé. Les arbitrages de la ministre Sylvie Retailleau sont attendus dans les semaines qui viennent. Qu’en retenez-vous ?
Philippe Grassaud : Pour la première fois, nous avons eu en quelque sorte des "états généraux de l’enseignement supérieur" avec l’ensemble des acteurs représentés, le privé (et tout le privé !) et le public. Et nous avions tous la même aspiration de plus de lisibilité, d’une simplification et d’une meilleure régulation. Nous y avons participé avec intérêt même si, bien sûr, il y a eu quelques anicroches, c’était inévitable. Pour autant, certaines barrières sont vite tombées et nous sommes convenus, tous ensemble, que pour être reconnu comme acteur de l’enseignement supérieur, il n’y avait aucune obligation de faire de la recherche, et que le caractère lucratif ou non n’était pas différenciant. Pour autant, nous avons encore une marche à franchir et il reste deux points d’achoppement importants.

AEF info : Quel est le premier point d’achoppement pour les établissements que vous représentez ?
Philippe Grassaud : Il porte sur la question de savoir si le label concerne l’établissement ou chacune de ses formations. Nous défendons le fait qu’il doit porter sur l’établissement si l’on veut qu’il soit lisible et que le processus soit plus simple. Il y a tellement de formations à évaluer que cela ne simplifierait rien du tout. Rien que pour mon groupe, Eduservices, nous en avons plus de 2 000. Et si l’on part du principe que 20 % des formations sont évaluées chaque année, cela va prendre plusieurs années avant que toutes le soient : c’est une vraie distorsion de concurrence !
Outre cet aspect important, la décision de labelliser l’établissement ou la formation est une vraie décision politique qui revient à répondre à la question suivante : veut-on que l’enseignement supérieur à vocation professionnelle fasse partie intégrante de l’écosystème d’enseignement supérieur français ? Pour nous, labelliser l’établissement reviendra à intégrer dans cet écosystème nos établissements et nos 250 000 apprenants. Aujourd’hui, nous n’existons pas. Je vous en donne une preuve : le nouveau comité de suivi de la charte de l’apprentissage est composé de l’ensemble du supérieur sauf nous, alors que cela nous concerne tout autant, voire plus.
Nous souhaitons, par ce processus, avoir voix au chapitre, au même titre que les autres établissements et des autres associations ou conférences. Si on ne labellise que les formations, alors nous resterons des acteurs "à côté" du système, accessoires. Évidemment, certains préfèrent que nous soyons tenus à distance du système. Mais il faut aller au bout de la logique, être ambitieux et construire un système d’enseignement supérieur global. Et comme l’a souhaité la Dgesip, Anne-Sophie Barthez, au lancement du groupe de travail : nous pouvons faire quelque chose d’historique. Ne ratons pas l’occasion de le faire.

Veut-on que l’enseignement supérieur à vocation professionnelle fasse partie intégrante de l’écosystème d’enseignement supérieur français ? 

AEF info : Que répondez-vous à ceux qui craignent que le fait de labelliser l’établissement permette de mettre en avant certaines formations phares de qualité, et que d’autres, de moins bonne qualité, bénéficient également du label ?
Philippe Grassaud : Tous les établissements, quels qu’ils soient, ont des formations phares. Autant les universités que les grandes écoles. Tout le monde est logé à la même enseigne de ce point vue-là. Pourquoi, par définition, nous serions-nous moins vertueux que les autres ? Le fait d’être dans un système concurrentiel n’autorise pas les procès en vertu et nous voulons être évalués comme tout le monde. Le label à l’échelle de l’établissement revient à évaluer toute la démarche d’un établissement qui conduit à la formation et à la diplomation. Nous y sommes habitués car les titres RNCP sont évalués tous les trois ans.

AEF info : Parcoursup représente-t-il l’autre point d’achoppement ?
Philippe Grassaud : Oui, nous craignons que le label n’implique une obligation de recrutement de la totalité de nos étudiants sur Parcoursup. Cela nous ferait perdre la souplesse que nous avons aujourd’hui, notamment au bénéfice de certains étudiants qui ne vont pas sur Parcoursup. Ces étudiants continueront de ne pas y aller et s’inscriront dans des formations sans label. Nous pourrions imaginer, par exemple, que 50 % des promotions soient recrutées sur Parcoursup, mais pas la totalité.

AEF info : Avez-vous fait part de ces deux "lignes rouges" dans le cadre du groupe de travail ? Et si elles étaient franchies, cela signifie-t-il que vos écoles ne demanderaient pas le label ?
Philippe Grassaud : Oui nous les avons exprimées, mais nous ne l’avions pas fait publiquement car nous avons respecté la consigne de discrétion d’Anne-Sophie Barthez durant l’intégralité des travaux du groupe. Aujourd’hui, les travaux sont terminés, les conclusions sont sur le bureau de la ministre, il m’a semblé important d’exprimer nos positions.
Et oui, s’il était décidé que ce sont les formations qui doivent être labellisées et qu’elles doivent entièrement recruter sur Parcoursup, le nombre de candidats au label serait très réduit. Et cela limiterait grandement son intérêt !

AEF info : Certains ont proposé que le label soit une condition pour accéder aux fonds de l’apprentissage, notamment le rapport parlementaire récent sur le privé lucratif. Qu’en pensez-vous ?
Philippe Grassaud : Ce serait la meilleure manière de tuer le projet de label ! Et par ailleurs, cela nécessiterait de modifier la loi de 2018.

AEF info : Quels sont les éléments sur lesquels vous êtes prêts à vous engager pour améliorer la qualité des formations concernées par le label ?
Philippe Grassaud : Sur tous les critères du label balayés par le groupe de travail. Tout est faisable et rien n’est insurmontable. D’ailleurs, en travaillant sur les critères, on s’est vite rendu compte qu’ils portaient sur le périmètre de l’établissement, que ce soit sur le corps professoral ou le nombre d’heures par exemple. D’ailleurs à ce sujet, le corps professoral d’un établissement d’enseignement supérieur à vocation professionnelle ne peut pas être le même que celui d’un établissement académique. Aujourd’hui, nous avons des CDI, des CDD, des honoraires : nous avons tous les cas de figure. Ce qui compte, c’est le nombre d’heures qu’ils assurent. Quand on travaille avec des professionnels, on est obligé de s’adapter à leurs contraintes. Ainsi, les éléments qui définissent la qualité de nos formations sont différents de ceux des formations académiques. Il est important que l’on participe à la définition de ce qu’est l’enseignement supérieur à vocation professionnelle de qualité, et on ne peut pas plaquer un système sur un autre.

AEF info : Un autre sujet est celui de qui assure l’évaluation pour l’attribution du label. Quelle est votre position ?
Philippe Grassaud : Nous plaidons pour une évaluation par le HCERES et la Dgesip. Nous proposons aussi de créer une instance d’auto-régulation du secteur et réfléchissons à la création de médiateurs.

AEF info : Le reportage de "Complément d’enquête" sur l’usage des fonds de l’apprentissage n’a-t-il pas écorné votre image et notamment la qualité de vos formations ?
Philippe Grassaud : Absolument pas. Il faut arrêter de penser que nous sommes des officines : nos groupes ont une taille conséquente, nous avons des services qualité, nous sommes organisés, et nous travaillons pour être encore plus vertueux. Nous sommes prêts à accepter de nouvelles contraintes, mais inversement, les nôtres doivent être prises en compte. L’échange doit être permanent.

AEF info : La baisse démographique à venir ne participe-t-elle pas à rigidifier les positions des uns et des autres ?
Philippe Grassaud : Tout à fait, quand le gâteau se réduit, chacun se raidit pour défendre ses positions acquises. Le développement de l’enseignement supérieur privé ces dernières années a eu pour conséquences de faire réagir les acteurs, notamment publics, qui étaient chacun tranquilles dans leur coin. La loi de 2018 sur l’apprentissage a permis de développer des formations différentes, et elle a profité à tout le monde - d’abord au privé plus agile mais aussi aux autres écoles et aux universités - et surtout aux jeunes.

AEF info : Êtes-vous optimiste sur les arbitrages attendus ?
Philippe Grassaud : J’ai vu le secteur progresser considérablement. Les positions, notamment celle du MESR, ont beaucoup évolué sur toute la durée du groupe de travail, c’est encourageant. C’est un rendez-vous à ne pas manquer.